Des institutions bruxelloises du siècle passé ?

Suite au commentaire critique publié  sur le blog par Robert Manchon (CGSP) à propos des institutions bruxelloises, Alain Maskens nous fait parvenir son point de vue détaillé sur les compétences  multiples des 7 (sept!) « gouvernements »  bruxellois que nous nous étions permis de mettre en question. Il y ajoute une note sur l’enseignement qu’il a signée en 2009 avec Jean-Claude Vandermeeren (secrétaire général de la FGTB wallonne de l’époque).

 » Mr Manchon a bien raison d’insister sur le caractère démocratique et la valeur d’institutions comme la VGC, la Cocof et la Cocom, qui ont permis, à l’époque, la constitution d’une région bruxelloise malgré le contexte de conflit linguistique.

Mais cette solution – sans doute la seule possible alors – a doté Bruxelles d’institutions complexes. Rappelons-le, la gestion de Bruxelles dépend de 7 (sept !) gouvernements, soumis à des partis politiques définis par la langue et dans lesquels les Bruxellois sont (très) minoritaires. On aimerait pouvoir constater que cette solution a été performante. Hélas, les faits vont dans le sens contraire, principalement dans les domaines de compétence communautaire.

Ainsi  l’enseignement à Bruxelles se range parmi les plus catastrophiques au sein des « pays industrialisés ». La relégation vers des filières de plus en plus médiocres, les redoublements, le décrochage scolaire, les inégalités entre écoles d’élite et « écoles poubelles » laissent peu d’espoir aux familles  précaires de relever la tête. À Bruxelles, un jeune sur deux a déjà doublé une année lorsqu’il rentre en secondaire. Un garçon sur cinq et une fille sur six ont au moins deux ans de retard scolaire à ce même moment. Environ un garçon sur quatre et une fille sur six quittent l’école sans diplôme de l’enseignement secondaire supérieur[1]. Ajoutons à cela que l’enseignement du néerlandais dans les réseaux francophones est déficient. Pas étonnant que le chômage des jeunes, à Bruxelles, s’élève à une moyenne de 36,4%  (50% dans certains quartiers) !

Il est donc temps de revoir ces institutions dans le sens d’une simplification et d’une plus grande visibilité démocratique. En les adaptant aux caractéristiques du Bruxelles d’aujourd’hui et de demain. Rappelons qu’à l’heure actuelle, on parle à Bruxelles plus de cent langues. Que les Bruxellois élevés dans une famille uniquement francophone ne représentent plus que 32% de la population. Pour le néerlandais, 7% seulement. Rappelons encore que dans 47% des familles bruxelloises on parle au moins deux langues. Que 68% des Bruxellois considèrent favorablement un enseignement bilingue.  Que pour les élections régionales, la moitié des Bruxellois opteraient – s’ils en avaient le choix – pour des listes  électorales bilingues ou plus largement représentatives de la société bruxelloise (ce qui est encore toujours interdit), contre 27% en faveur de listes unilingues francophones, ou 4% en faveur de listes unilingues néerlandophones[2].  Peut-on vraiment continuer à gérer Bruxelles avec des institutions issues des conflits linguistiques du siècle passé, mono-francophones d’un côté, mono-flamands de l’autre ?

Il faudra faire tomber quelques tabous, bien sûr. Et s’inspirer de ce qui fonctionne bien dans d’autres démocraties multilingues. Que je sache, dans la Catalogne bilingue, dans le Luxembourg trilingue, il n’y a pas, à côté du gouvernement catalan ou grand-ducal, respectivement, deux ou trois gouvernements communautaires chacun responsable des matières culturelles et personnalisables dans une de ces langues.

Il faudra donc, notamment, régionaliser l’enseignement. A juste titre, Mr. Manchon attire l’attention sur la question du financement de cet enseignement régionalisé. Il est clair que la régionalisation de l’enseignement doit aller de pair avec le transfert aux régions des dotations accordées aujourd’hui par le fédéral aux Communautés au prorata des élèves pris en charge par celles-ci. Mais les régions resteraient libres d’ajouter des deniers régionaux en faveur de cette cause importante si elles le jugent nécessaire. Ce que du reste la Région bruxelloise aurait aimé faire (notamment pour la construction d’écoles et de crèches), mais qui lui a été interdit suite à une plainte du gouvernement flamand auprès du Conseil d’Etat.

Pour une réflexion nuancée et approfondie sur la nécessité et les implications d’une régionalisation de l’enseignement, je renvoie Mr. Manchon à l’analyse cosignée avec Jean-Claude Vandermeeren, lorsqu’il était secrétaire général de la FGTB wallonne. »

Alain Maskens

[1] Source : Observatoire de la santé et du social, Bruxelles : Baromètre social 2013. http://www.observatbru.be/documents/graphics/rapport-pauvrete/barometre-social-2013.pdf.)

[2] Source : Rudi Janssens : Meertaligheid als cement van de stedelijke samenleving – een analyse van de Brusselse taalsituatie op basis van taalbarometer 3. VUB Press,Brussels, 2013

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