Archives de catégorie : Langues

Bruxsels, pépinière de talents

Fallait monter à Paris, voire à New York, pour développer ses talents et espérer être reconnu côté musique. Aujourd’hui, Bruxelles semble être devenue une pépinière, où poussent et se développent de nombreux talents, en français, en néerlandais ou en anglais. Nous ne parlons pas ici de valeurs consacrées comme Brel, Arno, Annegarn ou Aka Moon, mais bien de Lliona, Damso, Zwangere Guy, Angèle et son Bruxelles je t’aime, sans oublier notre Stromae. Toutes et tous issus du melting pot bruxellois et de son fertile terreau.

Plus récemment, c’est un jeune né à Anvers de parents congolais, qui est monté à Bruxelles. Jérémie Makiese rejoint l’Académie Jeunesse de Molenbeek. A treize ans il s’inscrit au club de foot BX Brussels de Vincent Kompany. A vingt ans il tente sa chance au concours The Voice Belgique, qu’il remporte en réalisant des records d’audience historiques avec “sa Mama” BJ Scott. “The Voice a fait de moi une personne différente”.

Voilà qu’il vient d’être sélectionné pour représenter la Belgique avec Miss You au concours Eurovision, le show le plus regardé au monde, avec ses 183 millions de téléspectateurs. “Un joli mélange de culture qui nourrit l’univers musical d’un artiste complet qui chante avec toute son âme”, affirme la RTBF. “Ma musique prouve que tous les styles peuvent s’unir et cohabiter harmonieusement. C’est aussi ça, la belgitude, et elle me correspond totalement !

Un zinneke presque parfait

Son père était wallon, sa mère flamande. Né à Etterbeek en 1907, il est mort à Woluwe Saint-Lambert en 1983. Il dira de lui-même « Je suis un Belge synthétique ». C’est bien évidemment du père de Tintin que nous parlons. Georges Rémy, dit Hergé, s’est lancé dans la bande dessinée dès 1929. Sa « ligne claire » va marquer définitivement la bd européenne. Il publiera 23 albums des aventures de Tintin et s’opposera à ce que d’autres les poursuivent après sa mort, que même le très nationaliste Doorbraak commémore ce 3 mars.

Dès 1946, Tintin devient plus international. Ses albums sont traduits et adaptés en plus de 100 langues, dont le japonais, le grec ou le persan mais pas l’arabe (apparemment pour  des difficultés liées au sens de la lecture ?). Près de la moitié le sont dans des langues aussi régionales que le catalan, le basque, le breton, l’asturien, l’alsacien, le wolof, le corse, le joual, le chtimi, l’anversois, le picard, le gaumais (lorrain), le liégeois, … et bien sûr le brusseleir. Ce sont plus de 250 millions d’exemplaires qui circulent dans le monde.

Un parcours presque parfait, parce qu’il n’avait pas vraiment choisi le bon camp durant la guerre et que les femmes sont les grandes absentes dans son oeuvre … si ce n’est sous les traits de la Castafiore. Tintin au Congo est contesté, mais ne fait que refléter le colonialisme dominant de son époque. On regrettera aussi le choix de Nick Rodwell, mari de sa seconde épouse, qui a décidé d’implanter (sans grand succès) le musée Hergé à Louvain-la Neuve plutôt qu’à Bruxelles, la vraie patrie de Tintin et  certainement celle de Quick et Flupke.

Hergé ofte Georges Remi (1907-1983) – Doorbraak.be

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Peaceful Monday: le dernier des Mohicans

Sous les applaudissements

Avec les funérailles de Freddy – que personne n’appelait Monsieur Thielemans – c’est une page d’histoire de Bruxelles qui vient d’être tournée. Celle d’un municipaliste qui se voulait bourgmestre pour tous, qui incarnait cette brusselitude comme personne avant lui ni après, maintenant que son parent Toots et Lange Jojo ont aussi disparu. Le dernier des Mohicans s’en est allé sous les applaudissements, au cours d’une cérémonie comme seule Bruxelles peut les imaginer: digne, simple, mais résolument humaine.

Un vrai Bourguignon polyglotte, plus érudit qu’une forme de modestie ne le laissait paraître. Un bon vivant qui aimait la bonne chère tout comme la dive bouteille. Un amateur de bagnoles et d’Harley Davidson. Plus vraiment dans l’esprit du temps, avec la mobilité active et la diététique d’aujourd’hui. Voilà cependant une esquisse de bilan. Une génération de Bruxelloises et de Bruxellois, de toutes origines, ont reconnu en lui, une part d’eux-mêmes.

Les deux pieds dans un folklore bruxellois indéniable, grand laïque et franc-maçon sans trop d’intolérance et résolument à l’écoute du peuple de Bruxelles, Freddy pouvait aussi rêver l’avenir de sa ville, par exemple en optant rapidement pour le projet de piétonnier ou en s’embarquant dans de grands événements ou même dans le discutable projet Néo. La Région c’était pas trop son truc. Avant de lui succéder, Philippe Close fut son chef de cabinet pendant 6 ans. Il y a beaucoup appris … sauf le parler brusseleir et la gouaille houblonnée.

Peu de Flamands vivent à Bruxelles

Bruzz livre une analyse de la situation, traduite pour vous ICI. Seuls 4,8 % des fonctionnaires flamands qui travaillent à Bruxelles acceptent d’y vivre. Ils ne sont pas les seuls à privilégier la navette, le plus souvent en voiture. « En raison de la forte augmentation du télétravail, il n’est plus nécessaire de déménager à Bruxelles pour être proche de son travail », explique le démographe Patrick Deboosere (VUB). Faute de recensement, il estime que le nombre de Bruxellois néerlandophones doit être d’environ 10 %. Le dernier baromètre des langues montrait que seuls six pour cent des personnes interrogées avaient le néerlandais comme langue maternelle.

Patrick Deboosere n’est pas surpris de constater que si peu de fonctionnaires flamands viennent vivre à Bruxelles. Ils sont souvent déjà installés ailleurs avant de venir travailler ici, ou leur partenaire travaille dans une autre ville. « Si vous voulez convaincre certains d’entre eux de faire le grand saut, vous devrez leur faire connaître et aimer la ville. Il y a d’anciennes méfiances. Certaines personnes se sentent vite en danger dans une grande ville, surtout si c’est une ville qu’elles ne connaissent pas ».

Le principal afflux de Flandre est constitué de jeunes. « L’attrait pour Bruxelles est plus grand chez les jeunes de 20 ans. Ils viennent ici pour étudier et restent ensuite en ville. Il faut donc intervenir lorsqu’ils sont jeunes. Mais vers la trentaine, ils quittent à nouveau Bruxelles: difficile de trouver des crèches et des écoles et des prix trop élevés pour se loger ». Certains mettent aussi en avant le manque de qualité de vie,  de sécurité et de propreté, qui sont insuffisamment pris en charge par le régional et par le fédéral.

Faire peuple à Bruxelles

C’est la commémoration de la Marche blanche qui a évoqué ce peuple de 300.000 citoyens blancs et silencieux dans les rues de Bruxelles. La Marche en souvenir du meurtre de  Joe Van Holsbeeck en 2006 a rassemblé moins de monde, mais un peuple plus coloré et plus bruxellois. La dernière Marche pour le Climat fut nombreuse mais à nouveau plus blanche. Des marches plus modestes en nombre ont rassemblé des personnes de couleur victimes de violences policières et plus récemment, des femmes en colère contre le personnel qui les agresse dans les bars. Le futur de Bruxelles semble dans les mains d’une société civile qui se développe et se mobilise.

Comment faire peuple dans une société d’individus ? Pour faire peuple, il ne suffit pas que les individus vivent en société, il faut aussi qu’ils veuillent vivre ensemble, soient en mesure de dépasser leurs intérêts particuliers, aient des projets d’avenir qui les rassemblent. Faute de passé commun, la population de Bruxelles, riche d’un très grand nombre de langues et de cultures, doit pouvoir se construire un avenir commun. « Nous existons ! Wij bestaan ! We exist ! » étions-nous 10.000 à proclamer en 2006, comme l’évoque ce beau Bruxelles est à nous en conclusion de « Demain Bruxsels ».

Il y a un peuple flamand, un peuple wallon, un peuple de Dieu, un peuple de gauche, … Un peuple de Bruxelles est en train de naître sous nos yeux, presque à notre insu. Un peuple, pas une masse, pas une foule dissolue ou passionnelle. Un peuple qui se définit par un one will (1), une volonté, un « nous » commun. « Un futur qui tient compte des plus fragiles, sans attendre que les plus fortunés soient touchés pour que les choses fassent collectivement sens (2) ».

(1) Thomas Hobbs
(2) Abd al Malik

document extrait du reportage de BX1